La route ardente
  
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Annie dut s’asseoir sur un banc. Le bonheur l’ébranlait plus qu’une catastrophe. Un tourbillon d’espoir l’étourdit.
Trois mille francs ! Ce chiffre lui représentait une fortune, les appointements de deux années comme employée. Trois mille francs, pour une piécette en vers libres, griffonnés à la dérobée dans le coin de grenier où elle se réfugiait pour écrire ! Trois mille francs ! Et plus encore, des vœux pour un bel avenir !
Éblouissante perspective ! Être soi, pleinement, fièrement ! Acquérir la liberté par un travail qui plaît ! S’affranchir, elle et sa mère, d’une tutelle pesante et hargneuse ! Et puis... donner enfin l’essor aux espoirs dissimulés, unir sa vie à celle de l’ami de jeunesse qui l’avait plainte et comprise, et qui partageait ses goûts d’art !
Était-il possible que le malheur de sa destinée fût enfin conjuré ? Après une enfance rude et triste, une jeunesse comprimée, cette délivrance soudaine...
Annie joignit instinctivement les mains. Mais elle ne savait plus prier. Sa joie, au lieu de monter en action de grâces vers le ciel, pénétrait son âme d’un attendrissement. Le monde lui apparaissait meilleur. Elle s’efforçait à l’indulgence envers ceux qui lui avaient fait du mal – même envers cette tante Clélie qui restait sa terreur, à vingt-trois ans comme au premier jour où, petite enfant, blottie dans les jupes maternelles, elle apercevait la femme, rigide et majestueuse, trônant au fond d’une sombre pièce, à laquelle sa mère venait demander asile.
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